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Tout au long de notre existence, nous pouvons nous exercer à nous détacher de notre ego : par la méditation, l'amour, la prière. Mais c'est seulement en prenant de l'âge que nous comprenons la douloureuse signification du détachement de soi. Impossible alors de nous dérober : en nous accrochant désespérément à notre ego, nous ne ferions que précipiter notre ruine. Pourtant, nous ne pouvons réussir notre vieillesse que si nous sommes disposés à nous défaire, en toutes circonstances, de notre ego.

Nous nous dégageons de celui-ci lorsque nous consentons du plus profond de notre cœur à ne plus être au centre de l'intérêt général, à ne plus être sollicités par autrui, à perdre notre pouvoir et notre influence. Libre à nous de réagir avec amertume aux petites mortifications quotidiennes ou de les considérer comme une exhortation à nous libérer de notre ego et à accepter de nous appauvrir. La pauvreté intérieure et extérieure cesse alors de nous tourmenter et se transmue en liberté de l'âme. Seul qui s'est dépouillé de son ego est véritablement libre et à même de laisser Dieu régner en lui. Accédant au salut et à l'intégrité de son être, il se confond avec l'image originelle et authentique que Dieu s'est faite de lui. La mystique évoque la mort de l'ego. Il ne s'agit pas tant de briser celui-ci que de nous détacher de nous-mêmes, ce que Jean Tauler décrit avec pertinence :

Dieu veut que l'homme soit pauvre. Quitte-toi ! Si l'on te prend ton bien ou ton ami, ta famille, ton trésor ou toute autre chose à laquelle est attaché ton cœur, c'est pour que, nu et pauvre, tu confies à Dieu le fond de ton âme. C'est là que Dieu te cherche : laisse-le te trou-ver ! (...) C'est pourquoi dis, lorsque sans crier gare la souffrance, visible ou invisible, fond sur toi : "Sois le bienvenu, mon cher, mon unique, mon fidèle ami ! Ce n'est pas ici que je t'avais soupçonné ni attendu".15

La vie brise notre ego ; elle dissipe les illusions dont nous nous sommes bercés. Et il est de notre devoir, en dépit des souffrances qu'elle nous inflige, de la laisser faire. Au lieu de nous lamenter lorsque nous perdons ce à quoi nous tenions, nous devrions y voir l’œuvre de Dieu et accueillir ce dernier comme notre ami, celui qui nous exhorte à renoncer à nous-mêmes. Angelus Silesius a exprimé par ces paroles de défi le processus douloureux du détachement de soi :

Toi qui représentes, sais et aimes de ce monde les choses, de ton fardeau tu n'es point délivré. 16

Tant que nous représentons quelque chose aux yeux du monde, que nous brillons grâce à nos connaissances, que nous possédons biens et richesses et que nous nous définissons par rapport aux autres, nous courons le danger de nous agripper à ces valeurs. Qui se dégage de son ego n'est contraint de perdre ni ses relations ni son savoir, mais il cesse d'en faire dépendre sa valeur d'être humain. S'abandonnant à Dieu, il devient un homme libre.

Anselm Grün, L’art de bien vieillir

 

Anselm Grün, né le 14 janvier 1945 en Allemagne, est moine à l'abbaye bénédictine de Münsterschwarzach depuis l'âge de 19 ans.

Dans les années 1970, il découvrit la tradition des moines de l'Antiquité et entrevit leur signification nouvelle, en lien avec la psychologie moderne. Après ses études de philosophie, de théologie et d'économie, il est cellérier depuis 1977, ce qui fait de lui le directeur financier et le chef du personnel de l'abbaye.

C'est un auteur chrétien de renommée internationale. Son succès a pu être attribué au fait que ses ouvrages s'inspirent de sagesse chrétienne sans s'embarrasser de la dureté des dogmes de la foi. Ses livres traitent des questions essentielles de la vie. Sur fond de spiritualité, ils proposent des chemins thérapeutiques pour une vie en harmonie avec soi-même