Les voies de l'âme

Ce blog a pour objet d'amener à réfléchir sur le sens de la vie, sur notre évolution personnelle. C'est donc l'expression d'un chemin de vie à la fois philosophique et spirituel.

03 août 2013

Nous y sommes !

 

En 2009 j'avais diffusé ce texte de Fred Vargas qu'elle avait écrit au tout début de l'année 2009. Quatre ans ont passé et ce texte est  plus que jamais d'actualité. En posant ses mots sur le papier, Fred Vargas avait fait preuve d 'une remarquable prémonition. Un texte choc d'un écrivain, certainement les plus lus en France que je rediffuse avec grand plaisir.

 

Fred Vargas

 

 

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance. Nous avons chanté, dansé. Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine. Nous avons construit la vie meilleure,  nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés. On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles : faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.

Franchement on s'est marrés. Franchement on en a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. Certes. Mais nous y sommes. A la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie. « On est obligés de la faire, la Troisième Révolution? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins. Oui. On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis.

C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées    qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées  sur la danse). Sauvez-moi, ou crevez avec moi. Evidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix. On s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux. D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance. Peine perdue. Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille, récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés). S'efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire. Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde. Colossal programme que celui de la Troisième Révolution. Pas d'échappatoire, allons-y. Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible. A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie une  autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut être.

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution. A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

 

Fred Vargas

Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Sa sœur jumelle, Jo, peintre, a également adopté ce pseudonyme de Vargas, et c'est même elle qui la première le trouva, l'empruntant au personnage joué par Ava Gardner dans La Comtesse aux Pieds Nus. Pendant toute sa scolarité Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques ; après le bac elle choisit de faire des études d'Histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Actuellement ses recherches d'historienne-archéologue portent sur les ossements animaux du Moyen Âge. Quand elle parle de sa formation, la personnalité et l'enseignement de son père y tiennent un rôle déterminant. Elle a débuté sa "carrière" d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'Amour et de la Mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Fred Vargas, mère d'un petit garçon, vit à Paris

Posté par DANIEL GENTY à 16:42 - Informations - Commentaires [27] - Permalien [#]
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Commentaires sur Nous y sommes !

    Je ne connaissais pas ce texte . Il est vrai qu'il est criant de vérité. On y est au mur , prenons le temps d'entendre tous les cris de la terre , ne nous bouchons pas les oreilles et faire celui qui ne savait pas . Soyons responsables de nos choix , de la vie !

    Posté par Arlettekassiopee, 03 août 2013 à 19:17 | | Répondre
    • Oui, on est au pied du mur et beaucoup n'en n'ont pas conscience.

      Posté par Daniel, 04 août 2013 à 18:45 | | Répondre
  • "A la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie."
    Serait ce donc une révolution dans le sens d'un tour sur soi-même ?

    Posté par Lise, 04 août 2013 à 18:02 | | Répondre
    • Oui et un tour complet à 360°.

      Posté par Daniel, 04 août 2013 à 18:47 | | Répondre
      • Ne dit on pas " jamais deux sans trois"..
        Le " trois" étant souvent compris comme le chiffre du " ciel "..
        Peut être un retournement ?

        Posté par Lise, 04 août 2013 à 20:50 | | Répondre
  • C'est une femme remarquable dont j'ai lu tous les romans avec passion. Tu imagines à quel point combien je suis d'accord sur ce qu'elle pense au sujet de notre Mère Nature. Je te remercie de nous permettre de lire ce texte. Je le signalerai (plutôt demain) dans une petite note en commentaire. Amitiés philosophiques.

    Posté par Ariaga, 04 août 2013 à 18:23 | | Répondre
  • C'est un très beau texte, intelligent et plein d'acuité. Fred Vargas sent bien l'évolution qui nous est proposée( ou plutôt imposée)

    Posté par Daniel, 04 août 2013 à 18:49 | | Répondre
  • Je découvre ce texte très pertinent

    Posté par dani, 04 août 2013 à 21:02 | | Répondre
  • Ah qu'elle était belle notre planète bleue, lorsqu'elle était propre !
    Prémonition ? Coïncidence ? Ou transmission de pensée ?
    Ces deux images du crottin et de la danse furent bien présents dans cette soirée rare du 3 août 2013.
    Je m'explique :
    Avec un ami voyageur, nous avions choisi de découvrir, en deux jours, la Venise du Nord. Y-a-t-il plus belle ville au monde que Bruges ... en Belgique ?
    Les rues sont sillonnées par des calèches à touristes.
    Elles ne fonctionnent pas au pétrole, ni au nucléaire.
    Tout bêtement avec une énergie vieille comme le monde : Le cheval.
    Qui produit du crottin, astucieusement récupéré par une goulotte en toile.
    Et le soir, au gré de nos pas, attirés par une musique harmonieuse, nous sommes tombés sur la place d'un petit marché couvert, transformée en une éphémère piste de danse. Un cafetier astucieux profitait de l'occasion pour vendre ses bières blondes à tout ce joli monde. Mais quel doux moment pour nos yeux et nos oreilles : un havre de paix et de joie. Des quinquagénaires, gros ou maigres, chevelus ou chauves, grands ou petits, anglais, flamands ou français, unis par le goût de la danse, dans un lieu magique ... Finies les guerres, les jalousies, les peurs du quotidien, la crainte du manque d'argent, les tracas de nos politiques ou de nos banlieues !
    Enfin un monde idéal !
    Peut-être le Paradis ?

    Posté par PLV, 05 août 2013 à 00:45 | | Répondre
    • Tu vois, PLV, le paradis existe bien sur terre. Cela me rappelle mon enfance quand mon arrière grand mère ramassait le crottin de cheval pour alimenter son vieux poêle.

      Posté par Daniel, 05 août 2013 à 13:48 | | Répondre
  • "Ce monde aura une fin." C'est écrit !
    Mais je ne sais ni le jour, ni l'heure.
    Et il y aura des pleurs !
    Peut-être même cela a-t-il déjà commencé ?
    Pardonnez cette petite touche de pessimisme !
    Juste après mon enthousiasme de Bruges ...
    Rappelez-vous le martyre de Sainte Ursule, après son pèlerinage vers Rome, passant par Cologne et Bâle.
    En 1489, Hans Memling a joliment décoré la chasse des reliques de ladite Sainte.

    Posté par PLV, 05 août 2013 à 00:57 | | Répondre
  • Malgré ces coups de gueule fort justifiés et réalistes, je suis éffarées de voir que rien ne change chez la plupart des gens. Une minorité croissante bouge, mais il y a fort à faire ou à défaire encore. Bonne journée Daniel. Amitiés. Joëlle

    Posté par Joëlle Colomar, 05 août 2013 à 10:27 | | Répondre
    • Même si la majorité ne bouge pas, le monde est quand même en train de se transformer et de nouvelles valeurs commencent à émerger comme le partage et l'entre aide. Mais c'est pas encore gagné! La crise économique et les nouvelles technologies( internet, portable, satellites...) constituent des ferments puissants à la transformation de la société. L'homme a tout en main pour révolutionner sa vie. Le fera-t-il?

      Posté par Daniel, 05 août 2013 à 13:59 | | Répondre
  • Très beau texte ! On ne peut revenir en arrière, l'histoire s'est écrite ainsi. En revanche, nous avons du pouvoir maintenant pour créer le premier matin d'un nouveau monde. C'est cela qui est beau, et quand on en est conscient, on ne peut plus reculer. Belle journée Daniel. brigitte

    Posté par Plumes d Anges, 05 août 2013 à 12:31 | | Répondre
    • Nous ne pouvons plus reculer. Soyons les acteurs du changement!

      Posté par Daniel, 05 août 2013 à 14:00 | | Répondre
  • Fred Vargas n'y va pas par quatre chemins.
    C'est bien de nous dont elle parle, je veux dire notre génération, les soixante huitards qui se sont bien marrés, pas qu'eux certes mais dans les générations d'après guerre, on s'en est foutus plein la panse, d'orgies et de fêtes en tous genre... sans conscience.
    Mais bon, après une telle guerre, pouvions-nous faire autrement que de profiter de la révolution technologique qui a éradiqué la misère et la précarité, amené le confort dans les chaumières et permis à la population de souffler un vent de liberté jamais atteint auparavant.
    C'est peut-être en coulisses que nous ne savions pas... le fonctionnement de notre société, nos gouvernants qui, en toute discrétion, ont accumulé nos richesses par l'exploitation des pauvres dans le monde... en Afrique notamment mais aussi en Asie.
    Notre avance technologique due à notre ingénierie nous a poussés sans conscience à exploiter pour amasser, encore plus, toujours plus.
    Les américains sont les rois en ce domaine. Actuellement, la population est obèse à 40% et rien ne semble altérer cette décadence exponentielle, à l'image de la dette publique colossale qui ne dit pas son nom.
    Ah oui, nous nous sommes bien marrés.
    Se marrer n'est pas un mal en soi, sauf que sur le dos des autres, ça pose un problème éthique mais quand cela touche Dame Nature alors là, elle reprend ses droits... tout simplement.
    Nous n'avions jamais vu, de notre vivant, nous les vivants, un changement climatique aussi brutal et persistant. Les vents très forts, les pics de chaleur, les pluies abondantes et dévastatrices, la grêle, toutes ces perturbations météorologiques qui chaque jour semblent être de plus en plus présentes.
    Qu'avons-nous à faire contre Dame Nature car les hommes aujourd'hui se posent cette question en ces termes.
    Quand est-ce que les hommes se poseront vraiment la question : Qu'avons-nos à faire pour Dame Nature, pour que nos enfants puissent vivre sans ces allergies galopantes, ces menaces répétées de tornades et d'inondations, ces pollutions de l'air et de l'eau qui envahissent les territoires urbains ?

    Et bien je voudrais vous rassurer car notre jeunesse actuelle, celle de nos vingt ans a mis le monde en marche. Elle est beaucoup plus responsable que la nôtre à l'époque... nous étions inconscients.
    Cette jeunesse est consciente de tout et elle agit. Certes pas toute la jeunesse mais une grande minorité, agissante donc, fraternelle, ingénieuse, qui ne se soucie absolument pas de la croissance et qui est en train de transformer le monde à une vitesse inimaginable.
    Nos politiques se débattent dans l'ancien monde et voient leurs promesses fondre comme neige au soleil tellement ils sont loin d'avoir compris le sens de cette révolution.

    La révolution dont parle Fred est d'abord intérieure, dans une volonté farouche de fraternité, de changement de vue radicale. Parce que l'homme, de tout temps, a dû s'adapter aux évolutions et que ceux qui s'en sortent sont ceux qui innovent en responsabilité. L'instinct de survie fait partie du bagage de l'homme et il sait donc comment œuvrer et créer pour transformer, survivre et prospérer à nouveau. Certes, il y aura de la casse, comme dans toute mutation, cela peut être violent mais la révolution intérieure elle, amène à la paix et à la joie...

    Posté par alain thomas, 05 août 2013 à 12:54 | | Répondre
    • Exploitation de l'homme par l'homme, exploitation( et pillage) de la nature, surconsommation....Il est évident que tout cela ne peut plus durer. Maintenant, grâce aux nouvelles technologies, tout se sait dans le monde et la marge de corruption des gouvernants se rétrécit. Difficile maintenant pour eux d'agir en toute liberté( ce qui se passe au Maroc est , en cela , significatif).

      Posté par Daniel, 05 août 2013 à 14:08 | | Répondre
  • Doit-on parler "d'humour" ou de "cynisme"... Je ne sais, mais les propos de cette femme ont le mérite d'être pour le moins percutants !!

    C'est le genre de message, sur un sujet grave, qui marque l'esprit et prête à réfléchir. Puisse l'Homme comprendre, en la lisant, qu'il serait grand temps de modifier ses attitudes s'il ne veut pas périr comme fondent les glaciers... !

    Bonne semaine, Daniel.
    Cathy.

    Posté par Cathy, 05 août 2013 à 13:07 | | Répondre
  • La transformation est en marche même si elle n'est pas encore visible. Des réseaux se créent à travers le monde prônant de nouvelles valeurs et proposant des idées novatrices, notamment en matière de consommation. C'est un véritable laboratoire de nouveautés qui jaillit sur les réseaux sociaux avec un maître mot: le partage.

    Posté par Daniel, 05 août 2013 à 14:12 | | Répondre
  • on a l'impression que les gens sont hypnotisés ou illusionnés et ne changent pas trop leurs attitudes, à moins que cela se fasse de manière discrète et individuelle ?? en tout cas il y a fort à faire et un joli gâchis !! croisons les doigts !!

    Posté par witney, 05 août 2013 à 16:53 | | Répondre
    • Oui il y a fort à faire. Nous sommes au début du chemin et les résistances aux changements se font jour. Pourtant nous devons changer nos comportements car nous allons droit dans le mur. Les gens sont trop attachés à leurs privilèges.

      Posté par Daniel, 06 août 2013 à 20:58 | | Répondre
  • Je crois aussi que la transformation est en marche mais nous sommes face à des groupes puissants pour qui le profit est primordial ...
    Pourtant il faut agir si nous aimons nos enfants et petits-enfants il est temps de penser au monde de demain !!!

    Posté par Pâques, 05 août 2013 à 20:40 | | Répondre
  • Nous devons agir, chacun à notre niveau. Nous devons être les acteurs du changement. Dans notre sphère personnelle, nous pouvons faire plein de choses: ouverture , partage, solidarité, hors des sentiers battus et des conventions. Bonne soirée à vous.

    Posté par Daniel, 06 août 2013 à 21:10 | | Répondre
  • J'adore cet écrivain en tant qu'auteur de romans policiers, et je découvre avec ravissement ce texte, absolument parfait. Tout est dit, avec talent et humour en plus.
    Merci !
    Et ça n'empêche pas de danser le soir venu, non...

    Posté par Pastellle, 15 août 2013 à 22:38 | | Répondre
  • Malgré les temps difficiles, restons positifs et joyeux !

    Posté par Daniel, 16 août 2013 à 19:50 | | Répondre
  • Le groupe Moufle du temps a mis en musique ce magnifique texte.
    Vous pouvez le découvrir ici :
    https://moufledutemps.wixsite.com/monsite/musique

    Posté par Taone, 01 mai 2017 à 21:47 | | Répondre
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