Les voies de l'âme

Ce blog a pour objet d'amener à réfléchir sur le sens de la vie, sur notre évolution personnelle. C'est donc l'expression d'un chemin de vie à la fois philosophique et spirituel.

02 août 2013

Madame la comtesse

courances

La vieille pendule du salon vient de sonner 14 h. Madame la comtesse est assise dans son fauteuil, le regard hébété, les bras sur les accoudoirs et les jambes écartées. Sa tête est penchée en avant. Elle émerge  d’une petite sieste, sans doute facilitée par le fond de whisky qui restait dans la bouteille cachée derrière le rideau. Foutu alcool auquel elle s’accroche comme à une bouée de sauvetage pour essayer de supporter cette vie insipide. Elle se lève lentement, traîne les pieds et se dirige vers sa chambre pour mettre ses habits noirs. Toujours le même rituel à cette heure de la journée. Elle enfile sa jupe, met son corsage, va devant la glace pour se maquiller légèrement. Elle n’aime pas son visage qu’elle trouve fatigué.  La vie est passée par là. D’ailleurs qu’aime-t-elle de sa personne ?

Madame la comtesse descend l’escalier, monte dans sa voiture et prend la direction du cimetière. Elle se sent bien seule. Son mari, Monsieur le comte, est toujours absent. Levé tôt, après un petit déjeuner copieux, toujours le même : café noir très fort, accompagné de deux tartines de fromage, il quitte le château pour s’occuper de ses terres. Elle ne le reverra que le soir. Il ne lui reste que son fidèle régisseur qui l’a connue toute petite. Il se fait vieux maintenant et commence à avoir quelques absences. Mais il est toujours là et c’est important pour elle.

La route qui mène au cimetière est sinueuse mais elle la connait par cœur. Le petit étang sur la droite, puis un dernier virage et les vieilles portes toutes rouillées du cimetière apparaissent devant ses yeux. Comme une somnambule elle se dirige vers la sépulture et tombe à genoux sur le gravier qui lui écorche les genoux. De grosses larmes roulent sur ses joues fardées. La tombe est celle de son fils. Vingt ans déjà qu’il est parti et elle n’arrive pas à surmonter cette séparation. Tous les jours elle pense à cet instant tragique, au moment où le téléphone  s’est mis à sonner. Une voix neutre venait de lui apprendre que son fils, son seul fils, venait de se tuer dans un accident de voiture.

Depuis ce jour, Madame la comtesse ne vit plus que sur un fil, un fil qui menace de rompre à chaque instant. Heureusement sa bouteille de whisky la suit partout. Elle la cache dans tous les endroits insolites du château. Elle boit, elle boit, jamais complètement saoule mais toujours dans un état second. Dans le silence du château, le temps passe, les bouteilles se vident et le corps de la comtesse s’use. Un jour d’hiver, son cœur lâche et elle s’affale sur le parquet du salon. Monsieur le conte la découvre ainsi. Il ne saura jamais pourquoi madame la comtesse est morte.

Daniel

Posté par DANIEL GENTY à 07:00 - Informations - Commentaires [9] - Permalien [#]
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Commentaires sur Madame la comtesse

    Surprenant ce texte plein de tristesse.
    C'est le lot de nombreuses personnes que nous connaissons tous plus ou moins, ces personnes qui ont perdu un enfant, quel que soit l'âge auquel elles l'on perdu et la raison exacte.
    Voilà une situation à laquelle je me prépare depuis longtemps, non pas que je suis certain que lorsque cela arrivera, je saurais accepter sans souffrir mais parce que je suis convaincu qu'il n'y a pas d'injustice au fond, que tout a une raison d'être, que rien ne laisse de place au hasard et que chaque événement est le chemin.
    Alors mes valises sont prêtes... en quelque sorte...

    Posté par alain thomas, 02 août 2013 à 11:34 | | Répondre
    • Il serait bon de se préparer à tout. Cela évite les grosses surprises. Moi je pense souvent à ma mort ou à celle de ma femme. La perte d'un enfant est la pire chose qui puisse arriver.
      Bonne continuation, Alain et à bientôt.

      Posté par Daniel, 03 août 2013 à 11:28 | | Répondre
  • On ne se remet jamais de la perte d'un enfant... Ce texte le montre bien. Tout comme il confirme que des gens dont on croit qu'ils ont tout pour vivre et être heureux, ne le sont pas forcément... L'un se lance à corps perdu dans des activités quotidiennes, l'autre se noie sournoisement dans l'alcool... Deux êtres qui vivent côte à côte, en évitant le dialogue sur une épreuve qu'ils n'ont pas su surmonter ensemble.
    Emouvant, triste, mais riche d'enseignement.
    Bon après-midi, Daniel.
    Cathy.

    Posté par Cathy, 02 août 2013 à 15:11 | | Répondre
  • Ton histoire est touchante et tellement bien racontée avec beaucoup de délicatesse. Mes yeux sont humides. Amitiés.

    Posté par Ariaga, 02 août 2013 à 18:21 | | Répondre
  • je pense que cela doit être difficile de surmonter la perte d'un enfant.
    Belle narration

    Posté par dani, 02 août 2013 à 21:37 | | Répondre
  • très beau texte sensible

    Posté par les cafards, 03 août 2013 à 10:40 | | Répondre
  • Très bien écrit et émouvant , monsieur le comte ne se rendait pas compte de la souffrance de la comtesse, il souffrait lui aussi ? Ce qui le rendait indifférent?

    Posté par Lyne-Anke, 03 août 2013 à 15:59 | | Répondre
  • ¨La communication est souvent difficile, même à l'intérieur d'un couple. Il est toujours difficile de savoir ce que pense l'autre.

    Posté par Daniel, 04 août 2013 à 18:43 | | Répondre
  • La comtesse dans le château de la solitude...J'ai été attirée par ce recit.Bonne soirée.

    Posté par Hécate, 05 août 2013 à 18:50 | | Répondre
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