courances

La vieille pendule du salon vient de sonner 14 h. Madame la comtesse est assise dans son fauteuil, le regard hébété, les bras sur les accoudoirs et les jambes écartées. Sa tête est penchée en avant. Elle émerge  d’une petite sieste, sans doute facilitée par le fond de whisky qui restait dans la bouteille cachée derrière le rideau. Foutu alcool auquel elle s’accroche comme à une bouée de sauvetage pour essayer de supporter cette vie insipide. Elle se lève lentement, traîne les pieds et se dirige vers sa chambre pour mettre ses habits noirs. Toujours le même rituel à cette heure de la journée. Elle enfile sa jupe, met son corsage, va devant la glace pour se maquiller légèrement. Elle n’aime pas son visage qu’elle trouve fatigué.  La vie est passée par là. D’ailleurs qu’aime-t-elle de sa personne ?

Madame la comtesse descend l’escalier, monte dans sa voiture et prend la direction du cimetière. Elle se sent bien seule. Son mari, Monsieur le comte, est toujours absent. Levé tôt, après un petit déjeuner copieux, toujours le même : café noir très fort, accompagné de deux tartines de fromage, il quitte le château pour s’occuper de ses terres. Elle ne le reverra que le soir. Il ne lui reste que son fidèle régisseur qui l’a connue toute petite. Il se fait vieux maintenant et commence à avoir quelques absences. Mais il est toujours là et c’est important pour elle.

La route qui mène au cimetière est sinueuse mais elle la connait par cœur. Le petit étang sur la droite, puis un dernier virage et les vieilles portes toutes rouillées du cimetière apparaissent devant ses yeux. Comme une somnambule elle se dirige vers la sépulture et tombe à genoux sur le gravier qui lui écorche les genoux. De grosses larmes roulent sur ses joues fardées. La tombe est celle de son fils. Vingt ans déjà qu’il est parti et elle n’arrive pas à surmonter cette séparation. Tous les jours elle pense à cet instant tragique, au moment où le téléphone  s’est mis à sonner. Une voix neutre venait de lui apprendre que son fils, son seul fils, venait de se tuer dans un accident de voiture.

Depuis ce jour, Madame la comtesse ne vit plus que sur un fil, un fil qui menace de rompre à chaque instant. Heureusement sa bouteille de whisky la suit partout. Elle la cache dans tous les endroits insolites du château. Elle boit, elle boit, jamais complètement saoule mais toujours dans un état second. Dans le silence du château, le temps passe, les bouteilles se vident et le corps de la comtesse s’use. Un jour d’hiver, son cœur lâche et elle s’affale sur le parquet du salon. Monsieur le conte la découvre ainsi. Il ne saura jamais pourquoi madame la comtesse est morte.

Daniel