Mon amie Elizabeth m’a adressé ce texte qui est un compte rendu d’une conférence animée par Jean Bouchart d’Orval, suggérant qu’il pourrait intéresser les lecteurs du blog. Je le diffuse donc car il est plein de sagesse. A appliquer sans tarder……

« Ce qui nous arrive, c’est la joie »

Depuis plus de vingt ans, Jean Bouchart d'Orval écrit des livres et propose des rencontres publiques qui sont autant d'invitations à une exploration fondée sur le pressentiment de la joie sans cause et son actualisation dans la vie. Il ne se réclame d'aucune école en particulier, mais sa pensée est modulée par l’intuition de la non-dualité[1]. Le texte qui suit est un compte-rendu de la conférence tenue par Jean Bouchart d’Orval le 13 avril 2007 à l’Espace 104.

Dans notre vie, qu’est-ce qui nous use ? Est-ce le travail ? Il ne faut pas confondre travail et action. La vie est toujours action, même si l’on reste immobile sans rien faire. On n’est pas dans l’action, on est action, et agir est intemporel.
Tandis que le travail est une action avec un but, une direction, et une dimension dans le temps. Ce que j’appelle but, c’est tout ce qui nous fait croire que si on l’obtient, on sera plus heureux. Or il n’y a rien de ce que je peux faire, acquérir, gagner, qui puisse me rendre heureux – parce que je le suis déjà. Pendant que je fais tout cela, il y a quelque chose de profondément joyeux et tranquille dans ma vie, mais je ne le vois pas. Ce qu’on cherche, on l’est déjà.
BouchardLe problème ce n’est pas la pensée, c’est de se l’approprier. Ce n’est pas moi qui attrape les idées, mais l’inverse (par exemple en sciences, plusieurs chercheurs ont eu la même idée en même temps, comme Newton et Leibniz sur le calcul différentiel). Elles viennent faire leur nid quelque part. Mais si on se l’approprie, cela devient inutile et artificiel. On ne devrait pas dire « je pense », pas plus que « je pleus » ou « je neige »…

C’est le mouvement d’appropriation, de préhension qui crée l’inquiétude. Le temps commence à ce moment, il n’existe pas autrement, mais chaque fois qu’on tient à quelque chose. C’est une fabrication mentale qu’on entretient pour se rassurer : par exemple, la musique ou le sport ; tant qu’on est dans l’action, il n’y a pas de problème. Mais il y a un grand bonheur, une joie énorme à agir sans direction, sans s’occuper du but, parce qu’on n’est pas dans le temps.

Ce qui est pur en nous – non coloré par la mémoire – est toujours là, sinon on mourrait. Le sommeil profond vient pour nous redonner la nostalgie de la tranquillité – et quand on s’éveille c’est un moment lumineux, plein d’éclat – comme dans l’enfance quand le temps n’existe pas encore, et qu’on n’a ni l’idée de sa propre identité, ni de la localisation (la séparation entre ce qui est moi et le reste). Et c’est quelque chose qui ne peut pas être mémorisé, mais inoubliable : le pur élan, la lumière consciente.
Devant la mort, nos projets, ambitions, possessions ne sont pas grand-chose. En fait, tout ce que je crois tenir, c’est ça qui me tient, cet imaginaire qui me restreint. On ne voit pas assez grand, tout ce qu’on tient est toujours trop petit, jamais assez – parce que ce qu’on est c’est démesuré, « démesurable ».
On ne peut jamais être satisfait d’aucune réussite, d’aucun échec, c’est toujours trop peu. Et ce qu’il y a d’essentiel dans ma journée, ce n’est pas ce qui est dans l’agenda, mais quelque chose qu’on ne peut pas nommer, et il n’y a que ça de réel.
Il n’y a pas à convaincre personne de quoi que ce soit. Il ne s’agit pas de proposer des arguments, mais d’inviter à aller voir : quand on se donne avec passion à une activité, on se sent bien immédiatement, c’est un indice, la joie ce n’est pas pour demain, c’est maintenant. Il n’y a pas de degré, pas de progression. Dès que je suis tourné vers quelque chose qui n’est pas là, je ne suis pas bien. Le rire est un lâcher immédiat, une reconnaissance instantanée. Et pourquoi est-ce qu’on rit ? on rit de voir que ce qu’on croyait sérieux ne l’est pas. Mais il n’y a rien de sérieux – rien de vraiment sérieux.
La tension mentale devient aussi tension physique. Pour dormir, on est bien obligé de lâcher prise. C’est le courant qui porte le canot sur la rivière. Ce que j’appelle moi, c’est en fait une restriction, une automutilation de l’âme.
Alors que faire ? Rien ! et surtout pas des heures supplémentaires – ce n’est pas qu’il ne se passe rien, c’est qu’il n’y a personne. Si vous pensez que c’est vous qui élevez votre enfant, vous exigez la misère ; et tôt ou tard vous serez exaucés. C’est la vie qui l’élève, comme c’est elle qui l’a mis au monde.
Que peut-on faire ? Regarder. Tout ce dont on est témoin, on se met toujours en position, alors que c’est inutile. On fait ça par peur de ne rien être, de ne plus être ce qu’on croit être. On a une image de soi compulsive qu’on nourrit. Mais c’est comme un nuage, jamais là.

On évite ceux qui pourraient nous forcer à voir de près cette chose créée, on préfère voir de loin, vers le passé, l’avenir, pour ne pas voir le vide de tout ce qu’on croit être. C’est un mécanisme qui ne veut pas être touché, et la plus grande partie de ce qu’on fait, c’est en réaction pour éviter cela. On passe une vie entière à repousser un constat qui prendrait une fraction de seconde et qui pourrait tout dénouer.
L’humilité, c’est la fin de la prétention, l’action accomplie simplement suffit, la beauté d’un geste, la beauté de l’instant, la danse par exemple, ou la poésie– pourquoi vouloir arriver à quelque chose ? Ça ne veut pas dire pour autant qu’on est devenu légume : au contraire, on a une sensibilité extrême. Je laisse la vie être ce qu’elle est et il n’y a plus d’opacité qui empêche la lumière de me traverser au complet.
Tout ce qu’on peut vouloir vient de la mémoire, c’est reproduire le connu, pour protéger ce que l’on croit être. Ce n’est pas très créatif ! La créativité vient du moment de distraction, quand on a oublié d’être obsédé par soi-même.
Ce qu’on peut faire donc, c’est un constat à l’amiable – il suffit de se regarder en train de faire. C’est drôle, c’est léger, rien de grave. Ça ne veut pas dire qu’on va faire n’importe quoi – quand on est sans direction, on va aller exactement où il faut. Il n’y a rien dans le film qui ne soit pas dans le scénario. Il n’y a rien de banal dans la vie que ce qui est figé par la mémoire.
Ce n’est pas l’action qui nous tient, donc ce n’est pas l’action qui va nous libérer. C’est de se regarder faire, de se prendre soi-même la main dans le sac. Il ne s’agit pas de le comprendre mais de voir comment je fabrique mon moi-même, le voir avec le toucher intérieur – et c’est possible dans toute situation. Le vrai détachement, ce n’est pas de se séparer délibérément des choses – il n’y pas besoin de violence – mais de se demander : quel est mon vrai désir ? Tant qu’on ne le voit pas, on repasse par les mêmes cycles : espoir, désespoir, regret…
Ce qui nous arrive, c’est la joie, toute notre vie est orientée vers elle, c’est notre vraie nature (même la souffrance est orientée vers la joie, négativement…).
On n’a pas le choix, ou plutôt il n’y a personne pour choisir. Quelle est la part du libre-arbitre ? Zéro. Et ce n’est pas là une négation de la liberté, mais une négation de la personne. Bien sûr, se rendre compte qu’on n’a pas de libre-arbitre peut être terrifiant, et conduire à la déprime, ou bien libérateur : on pose les valises. On est mort de rire à l’intérieur et on n’a même pas besoin de le montrer…
On est sujets à un conditionnement colossal parce qu’on le répète jour après jour, mais cela peut s’effondrer en un instant, ça vient ou ça ne vient pas. Croire à son ego, c’est la croyance la plus grande et la plus ancienne, et tant que l’on vit dans cette croyance, on ne va pas arrêter de s’inquiéter. Il n’est pas nécessaire d’être optimiste, il suffit d’être réaliste : il n’y a rien à renoncer, sauf à ce qui n’existe pas.

 

Elizabeth Legros Chapuis

 


[1] Voir le site de Jean Bouchart d’Orval : « La lumière du cœur » - http://www.omalpha.com/