Je suis assis sur un banc, au bord du lac d’Enghien, profitant des rares rayons de soleil que l’été veut bien dispenser. Le temps est paresseux et tout respire le calme. C’est le mois d’août. Peu de passants sur la promenade qui longe le lac. Seuls, les beaux réverbères à l’ancienne sont bien présents. Le casino semble endormi et aucun voilier ne se découpe à l’horizon. Mon esprit vagabonde et j’apprécie cet instant de pause où rien ne peut arriver. Il y a parfois des moments rares qui vous nimbent d’une certaine paix. Ce jour là en est un. Instant magique et éphémère où une impression d’unité intérieure vous envahit.
Deux pigeons atterrissent devant moi, un mâle et une femelle et se mettent à marcher tranquillement. Il vaudrait mieux dire « à se dandiner devant moi » car leur façon d’avancer est très particulière, voir cocasse. A chaque pas, ils tirent sur leur tête en avant, provocant une démarche saccadée. Mais le plus drôle, c’est qu’ils sont parfaitement synchros. Lorsque l’un se met à picorer, l’autre l’attend. A un moment ils ont frotté leurs deux becs l’un contre l’autre et je sentais une grande complicité entre eux. Je les observe ainsi pendant dix minutes. Ils ne se quittent pas d’une semelle jusqu’au moment où ils disparaissent de ma vue. Pensivement je leur souhaite beaucoup de bonheur dans leur vie de couple et me dis que les histoires simples sont souvent les plus belles.
Daniel( déjà diffusé en septembre 2007)
... Je ne me fis pourtant pas pour cela une idée nette de la mort, et il me fallut un autre spectacle pour comprendre ce que c'était.
J'avais pourtant tué beaucoup de monde dans mes romans...
Je connaissais le mot et non la chose, j'avais fait la morte moi-même...
J'appris tout de bon ce que c'est dans une autre auberge,où l'on m'avait donné un pigeon vivant,sur quatre ou cinq qu'on destinait à notre dîner; car,en Espagne, c'est avec le porc, le fond de la nourriture des voyageurs,et, en ce temps de guerre et de misère, c'était du luxe que d'en trouver à discrètion. Ce pigeon me causa des transports de joie et de tendresse; je n'avais jamais eu un si beau joujou, et un joujou vivant, quel trésor !
Mais il me prouva bientôt qu'un être vivant est un joujou incommode, car il voulait toujours s'enfuir, et aussitôt que je lui laissais la liberté pour un instant, il s'échappait et il me fallait le poursuivre dans toute la chambre.
Il était insensible à mes baisers et j'avais beau l'appeler des plus doux noms, il ne m'entendait pas. Cela me lassa et je demandai où l'on avait mis les autres pigeons.
Le jockey me répondit qu'on était en train de les tuer.
" Eh bien, dis-je, je veux qu'on tue aussi le mien. "
Ma mère voulut me faire renoncer à cette idée cruelle, mais je m'y obstinai jusqu'à pleurer et à crier, ce qui lui causa une grande surprise.
" Il faut, dit-elle à Madame Fontanier, que cette enfant ne se fasse aucune idée de ce qu'elle demande. Elle croit que mourir, c'est dormir. "
" Elle me prit alors par la main, et m'emmena avec mon pigeon dans la cuisine où l'on égorgeait ses frères.
Je ne me rappelle pas comment on s'y prenait, mais je vis le mouvement de l'oiseau qui mourait violemment et la convulsion finale.
Je poussai des cris déchirants, et croyant que mon oiseau déjà tant aimé avait subi le même sort, je versais des torrents de larmes de crocodiles.... Oh ! pardon ! ( crocodiles, c'est pas dans le texte )
Ma mère, qui l'avait sous son bras, me le montra vivant, et ce fut pour moi une joie extrême.
Mais quand on nous servit à dîner les cadavres des autres pigeons, et qu'on me dit que c'était les mêmes êtres que j'avais vus si beaux avec leurs plumes luisantes et leur doux regard, j'eus horreur de cette nourriture et n'y voulus pas toucher... ( Histoire de ma vie) G sand